Humour à la page et feuilletons de longue haleine ! Vous avez dit phylactères ? : 1925-1933

Cette série d’articles (1) a pour but de proposer une chronologie illustrée de la bande dessinée européenne, complétée par une bibliographie en langue française — tendant à l’exhaustivité — sur la période et les auteurs concernés : un recensement destiné à tous ceux qui veulent en savoir plus sur l’histoire du 9e art européen. Malgré tout le soin que nous avons pu apporter à ce travail minutieux, nous avons peut-être omis tels ou tels ouvrages, œuvres et créateurs qui ont marqué leur époque : merci d’avance de nous signaler tout ce qui vous semble être un oubli ou une erreur de notre part.

Au cours de l’entre-deux-guerres, dans la production de ce que l’on appelle aujourd’hui la bande dessinée (1), le poids de la tradition littéraire en Europe va permettre de maintenir la suprématie des mots sur l’image : ainsi, des pavés de texte sous les dessins sont censés ajouter — et ce sera le cas pendant de nombreuses années — une forte valeur pédagogique aux facéties burlesques ou aux aventures rudimentaires, ceci afin que les enfants puissent vraiment lire (et éventuellement s’instruire) en s’amusant.

            Cette importance accordée aux mots, qui semble offrir un véritable contrepoint à des images de plus en plus stylisées — où est éliminé tout ce qui est graphiquement accessoire —, semble d’autant plus nécessaire que l’apparition des histoires en images dans les revues pour enfants a très vite suscité des rejets, souvent violents, de la part du corps enseignant ou des éducateurs et des pédagogues, qu’ils soient laïcs ou religieux. En réaction, les catholiques, par exemple, vont proposer leurs propres revues éducatives destinées à la jeunesse  : c’est le cas des éditions Fleurus (avec Cœurs vaillants) et de la Maison de la Bonne Presse (avec Bayard) en France ou de l’abbaye norbertine d’Averbode (avec Zonneland) dans les régions flamandes. Il en sera de même pour certains regroupements politiques, à l’instar d’une émanation du Parti communiste français qui créera le mensuel (puis hebdomadaire) Mon camarade, en 1933.Cependant, en Europe, l’emploi du phylactère dans les images — fréquemment utilisé aux États-Unis — se propage de plus en plus rapidement. Ainsi, se conformant à l’usage du support qui l’accueille (le Dimanche-Illustré, supplément dominical pour la jeunesse du quotidien familial Excelsior, lequel publie quelques bandes américaines dotées de ballons pour que s’expriment les personnages), le Français Alain Saint-Ogan propose, en 1925, sa nouvelle série « Zig et Puce » dotée de phylactères. L’extraordinaire engouement quelle suscite — s’expliquant, en partie, par le caractère joyeux et insouciant de péripéties écrites au jour le jour, mais aussi par la comparaison avec  l’immobilisme du reste de la production de cette époque — ira jusqu’à donner naissance à de nombreux produits dérivés : dont ceux représentant le pingouin Alfred qui accompagne les deux jeunes garçons dans leurs aventures.

Ce succès influe nettement sur l’évolution des auteurs et des éditeurs francophones qui, progressivement, vont aussi opter pour cette nouvelle forme de narration intégrant le texte dans l’image. Par ailleurs, le style clair de Saint-Ogan, tout en courbes et en sinuosités, est aussi source d’inspiration pour différents narrateurs graphiques européens, à l’instar du Belge Hergé (le créateur de « Tintin » en 1929).  Notons enfin que la popularité atteinte par ces récits, que ce soit ceux de Zig et Puce ou ceux de Tintin, leur permet d’être compilés dans des albums qui sont également diffusés en librairies (les premiers chez Hachette, dès 1927, et les seconds aux éditions du Petit Vingtième à partir de 1930, puis aux éditions Casterman quatre ans plus tard) : un statut éditorial qui passe pour bien plus respectable aux yeux des éducateurs.

C’est donc sous l’influence des divertissantes séries américaines, de plus en plus traduites dans les pays de la façade occidentale de l’Europe (2), que l’emploi de bulles entourant les dialogues commence à devenir la norme dans les histoires en images destinées principalement, sur ces divers territoires, aux jeunes lecteurs.

« Jane » par Norman Pett, dans The Daily Mirror, en Grande-Bretagne.

C’est aussi d’Amérique que provient l’exploitation feuilletonnesque de ce qui deviendra le 9e art et sa diversification scénaristique (comédies humoristiques ou burlesques, aventures exotiques, historiques, d’anticipation, fantastiques, westerns, policiers…) : les créateurs européens s’étant eux aussi, au cours des années vingt, approprié tous les grands genres de la littérature populaire. Remarquons également qu’aux États-Unis, la bande dessinée s’adresse depuis ses origines à un public familial : enfants et adultes compris. Or, il semble que les créations européennes les plus intéressantes de cette période soient, justement, plutôt l’apanage de pages spécifiques dans des magazines généralistes que des illustrés destinés uniquement à un lectorat juvénile.

Gilles RATIER

(1) Ce n’est qu’à partir des années 1940 que l’on commence à parler de bande dessinée (uniquement dans des documents liés à l’édition) et cette appellation ne se répandra dans le public qu’à la fin de la décennie suivante. 

(2) En effet, la bande dessinée ne s’est pas propagée de la même manière dans tout l’espace européen. Si les échanges ont toujours été riches entre les pays dits latins (principalement la France, l’Espagne, l’Italie ou le Portugal) et leurs voisins (la Suisse, la Belgique, les Pays-Bas, ou, dans une moindre mesure, la Grande-Bretagne), ils n’ont pas été facilités par l’éloignement de certaines contrées (comme la Scandinavie) ou par les politiques extérieures menées par les dirigeants des pays d’Europe centrale, par exemple. 

Vous trouverez, dans les pages suivantes, une galerie d’images chronologiques présentant les principales séries publiées pendant cette période, suivie d’une abondante bibliographie.

N’hésitez pas, non plus, à consulter régulièrement les autres parties de cet important dossier en constante évolution (les articles ayant subi plusieurs modifications depuis leurs mises en ligne) :  Chapitre zéro. Avant Töpffer…, Premier chapitre, Deuxième chapitre, Américanisation à volonté et deuxième salve de périodiques pour enfants… : 1934-1938, Pendant la Seconde Guerre mondiale : 1939-1945 et De la Libération à la moralisation… : 1945-1949.

En effet, cette série d’articles a pour but de proposer une chronologie illustrée de la bande dessinée européenne, complétée par une bibliographie — tendant à l’exhaustivité — sur la période et les auteurs concernés : un recensement destiné à tous ceux qui veulent en savoir plus sur l’histoire du 9e art européen.

Toutefois, malgré tout le soin que nous avons pu apporter à ce travail minutieux, nous avons peut-être omis tels ou tels ouvrages, œuvres et créateurs qui ont marqué leur époque : merci d’avance de nous signaler tout ce qui vous semble être un oubli ou une erreur de notre part.

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