De la Libération à la moralisation… : 1945-1949

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est en ruine et en proie à la confusion la plus totale. Les usines et voies de communication étant détruites, les échanges commerciaux traditionnels sont rompus : ce qui implique des pénuries de matières premières et de biens de consommation, dont le papier où sont imprimées les bandes dessinées…

En 1945, l’Europe se retrouve divisée en deux. À l’Ouest, les pays acceptent le plan Marshall et se rangent derrière la protection des États-Unis. À l’Est, l’Union soviétique noyaute les gouvernements des pays libérés du joug nazi pour en faire des pays satellites soumis aux décisions de Moscou. Pendant la période étudiée ici, la bande dessinée est interdite dans les pays de l’Est (en dehors d’une production minimaliste en Pologne) ; et ceci jusqu’au début des années cinquante — au moins jusqu’à la mort de Joseph Staline —, à l’exception de la Yougoslavie qui s’est libérée de cette influence quelques années plus tôt.

A contrario, dans le bloc de l’Ouest, la production des bandes dessinées va s’intensifier dans ce contexte pourtant peu favorable, par le biais d’un grand nombre de résurrections ou de créations de publications périodiques destinées à la jeunesse, souvent empreintes de paternalisme. Notamment en Belgique (avec Héroïc-Albums, Jeep, Jeep-Blondine, Wrill, Tintin…), ainsi qu’en France (avec Coq hardi, Vaillant, Fripounet et Marisette, Donald…) où l’idéaliste ordonnance du 26 août 1944 souhaite jeter les bases d’une presse indépendante, pluraliste et professionnelle, libérée du joug des puissances industrielles et financières.

En effet, dans toute l’Europe, les besoins de se divertir après les horreurs du conflit international sont alors vitaux : l’humour et le réalisme dépaysant (aventures exotiques, westerns…) ou vantant les figures militaires et de la Résistance étant les genres les plus prisés.

Toutefois, même si les journaux se multiplient et restent populaires, de nouveaux supports ou formats s’imposent, comme c’est aussi le cas en Amérique où les comic books supplantent les bandes publiées dans la grande presse, lesquelles amorcent, alors, leur lent déclin.

Ainsi, les éditeurs italiens s’inspirent-ils du modèle américain des comics strips, jusqu’alors dominant, mais aussi des œuvres du romancier populaire local Emilio Salgari, pour développer d’innombrables publications basées sur l’aventure dans des formats variés et généralement peu coûteux ; dont celui de la striscia (littéralement, de la bande, puisque ne présentant qu’un seul strip par page) — mesurant approximativement 8 cm de hauteur sur 17 cm de large et directement calqué sur celui des bandes quotidiennes made in USA — qui rencontre un très grand succès.

Par ailleurs, dans les pays francophones européens, on note aussi un retour de l’album (souvent dans des formes médianes, entre livre et fascicule) et l’arrivée massive de récits complets édités par des maisons la plupart du temps d’origine lyonnaise : en effet, à la suite de la division de la France en deux zones pendant la guerre, de nombreuses maisons d’édition se sont repliées ou se sont créées à Lyon.

Ces structures proposent nombre de traductions — notamment de séries transalpines — imprimées en noir et blanc, mais sous couvertures en couleurs alléchantes, dans un format inspiré par celui de la striscia (dit aussi a strisce) : c’est ce qui a conduit à ce qu’on appelle, encore aujourd’hui, le format à l’italienne (ou paysage), par opposition au format dit à la française (ou portrait).

 

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7 Commentaires

  1. says: Henri Khanan

    Formidable compilation, merci Gilles!
    Ceci dit au niveau des revues BD, il semblerait qu’aucun article n’ait été rédigé sur Caméra 34 (groupe Vaillant), ni sur Risque-Tout (Dupuis), ni sur Record (où Charlier et Goscinny ont beaucoup fait travailler des auteurs connus).

    1. says: Mariano

      On en parle (in)directement, dans Hop! par exemple, lors de dossiers sur les auteurs Vaillant, puisque pour les premiers, ils y ont participé.
      Richard Médioni, dans L’histoire complète 1901-1994, en parle au chapitre 15.

      1. Oui, il y a en effet des des ouvrages ou des revues qui traitent ces sujets indirectement, comme Mariano le signale, mais, à ma connaissance, aucun article spécifique – imprimé, évidemment, puisqu’il s’agit d’une bibliographie et non d’une sito(ou interneto)graphie – n’a été consacré aux revues que cite Henri Khanan.
        Évidement, si vous avez d’autres infos sur ces sujets, merci de me les signaler pour qu’on puisse les inclure dans cette base de données.
        Bien cordialement et respectueusement
        Gilles

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