Même si, en Europe, le public des histoires en images reste cantonné aux enfants, sous la double instance du comique et du didactique, l’américanisation en marche permet une diversification des thèmes, des discours et des techniques : le système du feuilleton et la technique du phylactère s’imposant auprès des créateurs, des éditeurs et, donc, des lecteurs.
Très vite, cette perméabilité aux autres médias va permettre une circulation à double sens : les héros (comme Zorro, Tarzan, Mickey, Buffalo Bill, Charlot, Laurel et Hardy…) passant indifféremment du roman à la radio, au grand ou au petit écran et à la bande dessinée, et vice et versa.
En 1928, Paul Winkler – Austro-Hongrois installé à Paris – fonde l’agence Opera Mundi qui approvisionne la presse européenne en séries américaines, notamment celles qui retranscrivent les dessins animés des studios Disney.
En 1932, avant que le personnage de Mickey ait son propre journal aux États-Unis, l’univers des créations animées de Walt Disney est au centre d’un nouvel hebdomadaire italien : Topolino.
Sur la même lancée, deux ans plus tard, Paul Winkler édite Le Journal de Mickey : un hebdomadaire composé principalement de bandes dessinées américaines. Leurs originalités esthétiques et narratives sont indiscutables : ce que propose la quasi-totalité des autres illustrés européens ne soutient pas la comparaison et ces derniers paraissent tout de suite désuets.
C’est le coup d’envoi pour une nouvelle génération de périodiques destinés à la jeunesse, puisant dans un matériel provenant de l’étranger : Winkler récidive avec Robinson (1936) et Hop-là ! (1937), les émigrés italiens Ettore Carozzo (La Librairie moderne) et Cino Del Duca (Les Éditions mondiales) proposent, respectivement, Jumbo et Hurrah ! en 1935 — puis L’Aventureux et Aventures l’année suivante —, tandis que la Société parisienne d’édition (SPE) lance Junior en 1936, puis L’As en 1937.
Tous ces magazines contiennent, majoritairement, des traductions de séries américaines, anglaises ou italiennes. Elles entrent ainsi dans l’imaginaire européen, tout en favorisant l’émergence de créations originales, lesquelles subissent, cependant, la forte influence des comics américains.
Il est d’ailleurs intéressant d’essayer de découvrir les ascendants graphiques et conceptuels des héros d’outre-Atlantique sur ces prémices d’une véritable bande dessinée européenne.
Plusieurs grandes maisons d’éditions européennes vont se construire sur ce modèle : les périodiques conçus pour les enfants s’américanisant à volonté en Italie (L’Avventuroso, Il Monello, Jumbo…), en Espagne (Yumbo, Aventurero, Mickey…), au Portugal (O Mosquito), en Grande-Bretagne (The Dandy, The Beano Comic…), aux Pays-Bas (Doe Mee !), en Belgique (Bravo !) ou en Yougoslavie (Mika Miš). Ce pays, par son voisinage avec l’Italie, offre même industriellement des imitations de séries américaines à des prix défiant toute concurrence.


Pourtant, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, certains hommes d’affaires audacieux (à l’instar de l’homme de presse français Georges Ventillard [1] ou de l’imprimeur belge Jean Dupuis, déjà éditeur des hebdomadaires familiaux Les Bonnes Soirées et Le Moustique)
s’écartent un peu du modèle américain dominant, en créant des supports de presse contenant, proportionnellement, peu de traduction et donc une majorité d’œuvres de création : Jeudi (en 1931) et Jean-Pierre (en 1938) pour le premier ou Spirou (en 1938) pour le second.
Gilles RATIER
(1) On pourrait aussi citer Georges Dargaud qui, en 1936, vient juste de créer ses éditions : mais il ne développera vraiment son activité familiale qu’après la Libération.
Vous trouverez, dans les pages suivantes, une galerie d’images chronologiques présentant les principales séries publiées pendant cette période, suivie d’une abondante bibliographie.
N’hésitez pas, non plus, à consulter régulièrement les autres parties de cet important dossier en constante évolution (les articles ayant subi plusieurs modifications depuis leurs mises en ligne) : Chapitre zéro. Avant Töpffer…, Premier chapitre, Deuxième chapitre, Troisième chapitre, De la Libération à la moralisation… : 1945-1949 et Pendant la Seconde Guerre mondiale : 1939-1945.
En effet, cette série d’articles a pour but de proposer une chronologie illustrée de la bande dessinée européenne, complétée par une bibliographie — tendant à l’exhaustivité — sur la période et les auteurs concernés : un recensement destiné à tous ceux qui veulent en savoir plus sur l’histoire du 9e art européen.
Toutefois, malgré tout le soin que nous avons pu apporter à ce travail minutieux, nous avons peut-être omis tels ou tels ouvrages, œuvres et créateurs qui ont marqué leur époque : merci d’avance de nous signaler tout ce qui vous semble être un oubli ou une erreur de notre part.


Et qui éditera enfin un beau fac-simile du N° 297 du journal de Mickey ? Au lieu de le garder égoïstement dans son coffre à la banque !! Et ne me dites surtout pas qu’il n’existe pas…
Paul Winkler n’est pas “hongrois” d’origine, mais bien juif originaire d’Autiche-Hongrie, naturalisé français ; son parcours s’explique largement par ses origines. Vous ne pouvez pas, je pense, évoquer la période d’avant-guerre, de l’occupation, et de l’immédiat après-guerre, en occultant la place, le “camp” des éditeurs et des dessinateurs pendant cette période trouble.
Bonjour Patrick !
Paul Winkler est né le 7 juillet 1898 à Budapest : il est donc bien Hongrois en 1928 ! Il ne sera naturalisé Français qu’en 1932.
Nous n’avons voulu en aucun cas occulter ses origines (et encore moins sa confession) : nous nous en tenons simplement à des faits clairs, comme à notre habitude.
La précision est utile, merci de l’avoir rappelée, mais le sujet de l’article n’est pas Paul Winkler, donc on en restera là.
Nous ne faisons pas ici une thèse sur l’histoire de la bande dessinée : c’est juste un résumé qui essaie d’être clair et concis.
Il y a d’ailleurs bien d’autres articles qui ont abordé ce sujet : nous les citons dans la bibliographie qui suit l’introduction. Il sera temps de reparler de tout ca dans la partie suivante qui parlera de la période 1939-1945…mais pas avant septembre, là, je suis en vacances !
Bien cordialement et respectueusement
Gilles Ratier
Bonnes vacances à vous ! C’est un problème d’aborder la politique dans l’histoire de l’art, mais c’est nécessaire, c’est même obligatoire ; et aussi, c ‘est nécessaire et obligatoire d’aborder les sujets “sulfureux” pour certains, comme la religion, l’orientation sexuelle, les politiques étatiques, etc – sinon on reste à la surface des choses. Je vous souhaite bien du courage!