Chapitre 1 : Les origines : caricatures et histoires en images…

Cette série d’articles a pour but de proposer une chronologie illustrée de la bande dessinée européenne, complétée par une bibliographie en langue française — tendant à l’exhaustivité — sur la période et les auteurs concernés : un recensement destiné à tous ceux qui veulent en savoir plus sur l’histoire du 9e art européen. Malgré tout le soin que nous avons pu apporter à ce travail minutieux, nous avons peut-être omis tels ou tels ouvrages, œuvres et créateurs qui ont marqué leur époque : merci d’avance de nous signaler tout ce qui vous semble être un oubli ou une erreur de notre part.

En utilisant toutes les ressources des techniques narratives dans ses histoires en estampes qui sont, avant tout, des œuvres d’imagination et de divertissement, l’écrivain et pédagogue suisse Rodolphe Töpffer positionne la bande dessinée comme un média à part entière. Il propose ses récits en images sous forme d’albums (au format à l’italienne) — diffusés souvent par lui-même, à partir de 1833, à plusieurs centaines d’exemplaires —, ce qui leur permet de s’approprier le support imprimé, lequel connaît un important développement intimement lié aux progrès techniques du moment. (*)

« Histoire de M. Jabot » par Rodolphe Töpffer.

Ces publications, où le dessin est en corrélation étroite avec le texte, renouvellent l’imaginaire graphique. Elles vont être notamment exportées à Paris, où des libraires-éditeurs comme Aubert et Philipon reprennent, imitent et font redessiner les ouvrages de Töpffer avec une autre technique : phénomène qui va générer une émulation chez d’autres créateurs protéiformes remarquables comme les Français Cham, Gustave Doré ou Nadar.

On assiste alors à la naissance de la littérature en estampes : mode d’expression contemporain de l’apogée d’une école française de la caricature (forme nouvelle de journalisme politique avec la création de journaux satiriques comme La Caricature ou Le Charivari en France), de l’âge d’or de l’imagerie populaire (successions de scènes dans des vignettes en couleurs surmontant un petit bloc de textes, à l’instar des célèbres images d’Épinal — dont la plupart sont produites par la maison Quantin — ou des Bilderbogens allemandes) et de l’invention du daguerréotype, donc de la photographie.

L’une des célèbres images d’Épinal.

Pourtant, en Europe et à la fin du XIXe siècle, malgré les expériences narratives et picturales de Töpffer et de quelques suiveurs, les premières histoires en images se limitent, très souvent, à la composition d’une seule page sans paroles, se contentant d’être, à quelques exceptions près, une simple variante de la caricature. D’ailleurs, ses artistes investissent régulièrement les journaux de la presse satirique. Constatant aussi que l’imagerie populaire est en déclin — les enfants lui préférant l’album illustré —, certains d’entre eux s’inspirent alors de toutes sortes d’autres arts visuels dans ces périodiques.

Ainsi, en Allemagne, dans la seconde moitié du XIXe siècle, ce que l’on appellera la bande dessinée fait son apparition, sous une forme souvent muette, dans l’hebdomadaire satirique Fliegende Blätter, puis dans des livres destinées à un jeune public.

Ceux de l’artiste et poète Wilhelm Bush sont imprimés à quatre cent mille exemplaires dans leur pays d’origine : son « Max und Moritz » étant, certainement, le premier best-seller du 9e art européen.

Le modèle allemand de la publication des bandes dessinées au milieu de caricatures et de textes humoristiques, dans des magazines généralement satiriques, se répand ensuite dans toute l’Europe. En Angleterre, par exemple, alors que la caricature journalistique s’est développée dans un hebdomadaire humoristique et satirique comme Punch, Charles Henry Ross (secondé par Marie Duval) anime les aventures du vagabond Ally Sloper dans Judy et une première revue proposant principalement des strips ou des cartoons humoristiques (Funny Folks) est créée en décembre 1874.

« Ally Sloper » par Marie Duval et Charles Henry Ross.

En France, alors qu’une deuxième génération d’auteurs prolifiques se met à travailler dans des journaux satiriques destinés à des lecteurs adultes (comme Le Chat noir , La Chronique amusante, Le Rire ou L’Assiette au beurre), des dessinateurs célèbres comme Albert Humbert ou Caran d’Ache s’intéressent de près à ce nouveau mode d’expression.

Après les quelques pages illustrées publiées par les éditions Hachette dès 1857 dans La Semaine des enfants, les histoires en images prennent le pas sur les autres rubriques des magasins pour enfants (comme on appelait à l’époque les revues destinées aux jeunes lecteurs) ; notamment grâce à un certain Christophe qui en donne le véritable coup d’envoi dans la presse enfantine illustrée de nos contrées, en participant à partir de 1887 à Mon journal, puis au Journal de la jeunesse et au Petit Français illustré.

C’est ainsi que les périodiques vont devenir le support privilégié de ce que l’on va bientôt appeler la bande dessinée, dans le courant du siècle suivant…

Gilles RATIER

(*) Avant les œuvres de Rodolphe Töpffer, des illustrateurs et des caricaturistes se sont essayés à divers essais de narration par l’image, dans une variété de supports imprimés : séries de gravures, livres, journaux satiriques, etc., constituant autant de racines menant à l’élaboration du vocabulaire graphique de ce qui constitue le 9e art. Cela est exposé plus précisément dans un chapitre 0 réalisé par Patrick Lemaire : voir Les grands auteurs de la bande dessinée européenne, chapitre zéro. Avant Töpffer….

Pour consulter les autres parties de ce dossier en constante évolution (ces articles ayant subi plusieurs modifications depuis leurs mises en ligne), cliquez ici Deuxième chapitre, ici Troisième chapitre, ici Quatrième chapitre, ici Cinquième chapitre, ici Sixième chapitre et ici Sixième chapitre bibliographie.

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33 Commentaires

    1. Merci pour vos compliments Willy.
      Je travaille en effet sur la suite : le deuxième chapitre intitulé “Avant les bulles : récits pour les enfants” (période 1905-1925).
      Mais, comme vous vous en doutez, cela nécessite du temps et de la précision, je ne peux donc pas vous donner de date précise de mise en ligne : pas avant un mois, en tout cas.
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

  1. says: ROGER BRUNEL

    Merci et bravo, Gilles de rappeler avec force documents le formidable travail “d’inventeur” des grands
    anciens ! Bon courage pour la suite que j’attends aussi passionnée et intéressante !

  2. says: Franck Guigue

    Merci Gilles pour cet article illustré original.
    > Etonnante modernité en tous cas du “Désagréments” de Gustave Doré dès 1851 dans sa mise en page ! Impressionnant.

  3. says: Roberto Pedroni

    Merci pour ce beau travail sur les pères de notre bien -aimée bande dessinée! C’est un plaisir pour les yeux et pour l’esprit. Bonne continuation.
    Roberto Pedroni – (Italia)

    1. C’est un point de vue… Je me suis simplement basé sur le concept qui rassemble la plupart des principaux essayistes et historiens, reconnus comme tels par leurs pairs, du 9e art. On ne va pas recommencer ici les débats qui ont déjà enflammé des décennies de discutions sans fin sur la naissance de la bande dessinée… Si ?
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

      1. says: PATYDOC

        Je viens de lire l ‘excellent Reuzé : il fait démarrer son” art du 9ème art” par les représentations paléolithiques … Puis Bayeux, etc
        Ne le prenez pas mal, ce n’est pas une critique de votre travail, qui est excellent ! Mais je crois qu’il faut quand même faire démarrer une histoire de la bd par Lascaux, Bayeux, etc

        1. Bonjour Patrick
          Je ne le prends pas mal du tout, mais je vous ai déjà répondu à ce sujet ; voir mon précédent commentaire : “C’est un point de vue… Je me suis simplement basé sur le concept qui rassemble la plupart des principaux essayistes et historiens, reconnus comme tels par leurs pairs, du 9e art. On ne va pas recommencer ici les débats qui ont déjà enflammé des décennies de discutions sans fin sur la naissance de la bande dessinée… Si ?”
          Je n’ai rien d’autre à rajouter… Manifestement, je ne suis pas arrivé à vous convaincre, mais vous non plus…
          Que cela ne vous empêche pas de continuer à nous lire fidèlement !
          Bien cordialement
          Gilles Ratier

          1. Ah si, quand même ! Je voudrais juste rajouter que cette série d’articles s’intitule “Les Grands Auteurs de la bande dessinée européenne”. Il s’agit donc d’une chronologie illustrée de la bande dessinée européenne, mais aussi d’une bibliographie sur les auteurs concernés. Or, personnellement, je n’ai aucune idée des noms des artistes qui ont dessiné sur les parois des grottes de Lascaux ou qui ont réalisé les dessins ayant servi à la Tapisserie de Bayeux, et je ne pense pas non plus que vous les connaissiez : donc, cela n’entre pas dans le sujet prévu par cette série d’article… CQFD !
            Bien cordialement
            Gilles Ratier

          2. says: PATYDOC

            Il s’agit sans doute de BD européenne mais c’est vrai qu’on n’en connaît pas les auteurs ! Une pierre dans mon jardin !
            On attend avec impatience la suite de votre étude ! Bien à vous

    1. Hello Francisco !
      J’ai commencé à intégrer vos informations sur ces auteurs que je ne connaissais pas du tout (ou très mal). Auparavant, j’ai réalisé quelques recherches biographiques, ainsi que sur leurs œuvres et leurs apports à notre médium préféré. Pas de problème pour Stop que j’ai placé en 1850 (+ un rajout dans la liste bibliographique), ni pour Barlow et Jules David ; mais comme ce sont des auteurs ayant publié avant Töpffer, je ne les ai rajoutés qu’en note du texte d’introduction. En revanche, pour Sebastien Auguste Sisson, Henrique Fleiuss, Joseph Mill, Flumen Junius et Angelo Agostini, ils sont Brésiliens ou ont fait toute leur carrière au Brésil. Je ne peux donc pas les retenir, car nous ne parlons ici que des auteurs européens. Quant à Faria, même si ce Brésilien de naissance sera naturalisé Français après son installation en France en 1882, il semble qu’il n’ait alors réalisé que des affiches pour des artistes de cafés-concerts et pour le cinéma, travaillant surtout pour l’édition musicale (lithographies de petits et grands formats) au sein d’un atelier dont il était responsable et dont les productions collectives étaient signées Atelier Faria.
      Bien cordialement (avec encore tous mes remerciements)…
      Gilles Ratier

      1. Veuillez accepter mes excuses pour le délai de réponse.
        Je me suis vraiment précipité et j’ai inclus des artistes qui ne travaillaient qu’au Brésil.
        Mais je voudrais dire que Faria a également fait des bandes dessinées en France.
        Dans “La Caricature” 1885 et 1884
        http://agaqueretro.blogspot.com/2018/02/a-primeira-hq-de-faria.html
        Dans “La Caricature” 1883 (dans le lien il y a des bandes de W. Reynolds)
        http://agaqueretro.blogspot.com/2017/08/w-reynolds-versus-bordallo-pinheiro-et.html

  4. says: Patrick Lemaire

    La somme de connaissances est telle que j’éprouve quelque embarras à apporter mes corrections mais puisqu’on nous y invite…
    Dans les précurseurs on aurait pu parler de Jacques Callot;
    chez les Anglais, de William Seymour, James Gillray (Democracy; – or – a Sketch of the Life of Buonaparte), William Heath (Glasgow/Northern Looking Glass) et Charles Jameson Grant (Adventures of the Buggins’s) qui emploie des bandes superposées avec des bulles plus de 60 ans avant les Américains.
    “The Cheese of Dutch Rebellion” n’est qu’une illustration unique, un cartoon (dessin humoristique), pourquoi le citer?.
    Pour Rowlandson, on devrait plutôt citer et montrer “Two New Sliders for the State Magic Lanthern” (1783) et “The Loves of the Fox and the Badger, or The Coalition Wedding” (1784) que Dr Syntax qui n’est qu’un roman illustré même s’il est vrai que le romancier trame son histoire d’après les illustrations qui sont composées en premier.
    La presse enfantine illustrée existe plus de 30 ans avant Christophe. En 1857, Hachette lance La Semaine des Enfants et des histoires en image par Bertall vont figurer dès les débuts, dans les numéros 6, 8, 14, 16, 22, 25, 37, 74, 89 à 94 et 155.
    http://www.topfferiana.fr/2009/05/les-defauts-des-enfants-par-bertall/
    https://www.comics.org/series/84404/
    Puis en 1873 ce sera encore Hachette avec le Journal de la Jeunesse qui en 1889 publiera La Famille Cornouillet, précurseur de La Famille Fenouillard, et en 1881, le titre Mon Journal, avec du Christophe en 1887.
    Gustave Verbeck a commencé sa carrière en France (sa mère est Française) dans les années 1890 mais peut-être faut-il le considérer comme Américain ? Sa naturalisation n’aura lieu qu’en 1907.
    Je me tiens à votre disposition si vous souhaitez écrire un chapitre zéro.

    1. Bonjour Patrick et merci pour vos commentaires et vos propositions constructives !
      Je vous contacterais directement sur votre mail personnel dans la semaine pour que l’on parle de la faisabilité d’un chapitre zéro : merci encore pour cette proposition.
      Toujours dans la semaine, je vais essayer de voir ce que je peux faire pour montrer le travail de Jacques Callot, William Seymour, James Gillray, William Heath et Charles Jameson Grant.
      Pour « The Cheese of Dutch Rebellion », je l’ai cité, car ce titre revient souvent dans les textes des spécialistes de cette époque : mais je vais certainement le supprimer.
      OK pour « Two New Sliders for the State Magic Lanthern » (1783) et « The Loves of the Fox and the Badger, or The Coalition Wedding » (1784), je vais voir ça plus précisément d’ici peu.
      Évidemment que la presse enfantine illustrée existait avant Christophe, mais ce type de résumé oblige à prendre certains raccourcis pas toujours très clairs ! Ceci dit, vous avez raison, je vais reformuler ce passage en tenant compte de vos précisions.
      Pour Gustave Verbeck, c’est compliqué, vu qu’il a quand même fait la plus grande partie de sa carrière aux USA… Je vais y réfléchir.
      On reste donc en contact pour la suite des événements !
      Mille mercis encore !
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

  5. Pour l’instant, je voudrais vous remercier d’avoir cité mon blog.
    Je voudrais aussi dire que lorsque vous avez créé un lien vers le blog, vous avez placé une virgule après le nom et que le lien a été rompu. Si la virgule est supprimée, tout devient normal.
    A bientôt!

    1. Merci Francisco, le lien doit fonctionner maintenant !
      Merci aussi pour les autres liens cités qui pourront apporter des compléments à ceux qui veulent en savoir plus sur les auteurs de cette période !
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

  6. says: Vincent Simar

    Beau travail, intéressant et fouillé.
    En voyant la planche de Rip “Un projet téméraire” de la maison Quantin, on ne peut pas s’empêcher de penser au Little Nemo de Winsor McCay.
    Il s’agit d”une histoire en une seule planche, un dessin d’un certain réalisme, en couleur, qui parle d’un petit garçon qui veut décrocher la lune (le monde des rêves), la taille des cases se dilate puis se contracte en fonction de l’action, et l’histoire se termine dans un lit…
    Bref, pas mal de similitudes.
    Cette planche est datée de 1887, alors que Little Nemo ne paraitra qu’en 1905, soit 18 ans plus tard !
    Comment ces planches ont elles été diffusées à l’époque, est-ce que l’on peut imaginer que l’une d’elle, ou bien un recueil en album ait pu croiser la route de Winsor McCay ?
    Cordialement

  7. says: Vincent Simar

    Concernant les débuts de la bande dessinée Belge, 2 liens :
    il y a cette petite présentation du mémoire d’un étudiant en histoire de l’université de Liège consacré aux prémices de la bande dessinée Belge
    http://culture.uliege.be/jcms/prod_570920/des-premices-de-la-bd-belge?part=1
    et un article du même auteur: “La bande dessinée en Belgique francophone au XIXe siècle” avec quelques illustrations
    https://journals.openedition.org/comicalites/716
    Il y est question de Richard de Querelles que vous citez, du peintre Félicien Rops qui semble avoir été un précurseur en Belgique, et de quelques peintres qui ont tâté de la BD.

    1. Et merci aussi pour ces deux liens qui apportent, également, leur pierre à cet essai de résumé de l’histoire de la bande dessinée européenne.
      Toujours très cordialement et respectueusement…
      Gilles Ratier

  8. says: Patrick Lemaire

    Un article paru dans l’excellent site Yesterday’s Papers http://john-adcock.blogspot.com/search/label/Caran%20d%27Ache montre un article de journal américain à l’occasion de la mort de Caran d’Ache en 1909. Caran d’Ache y est cité comme l’inventeur du “Comic Supplement”. En effet, dès 1894, il livre une page hebdomadaire dans la presse française. Ce même article fait remonter l’apparition de la bande dessinée à William Hogarth. Il est étonnant de constater combien les spécialistes de l’époque avaient une connaissance approfondie du domaine, connaissance qui sombrera ensuite dans l’oubli pour ne réémerger qu’avec Kunzle.

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